L’anonymat sur les réseaux sociaux peut devenir le stade suprême de la lâcheté numérique

Alors que l’Australie a interdit l’accès aux réseaux sociaux au moins de 16 ans, l’avocat Alain Garay souligne que l’anonymat en ligne peut conduire à une désinhibition destructrice pour les personnes les plus vulnérables et pour la société tout entière. À ses yeux, cela doit permettre d’affirmer la voix des opprimés.

L’anonymat technologique offert par les réseaux sociaux transforme la manière dont les personnes interagissent en ligne. Conçu comme une sorte de garantie de la liberté d’expression, il est crucial pour des dissidents politiques et des lanceurs d’alerte. C’est devenu un outil indispensable de dénonciation des exactions totalitaires, des atteintes aux droits de l’homme, des agissements criminels perpétrés par des narcotrafiquants, des terroristes, etc.

L’anonymat, dans ces conditions, permet des actes de solidarité qui respectent l’obligation légale de dénonciation de crimes et de délits. Des personnes peuvent dans ces circonstances se sentir protégées pour dénoncer des abus lorsque leur identité n’est pas révélée.

La conflictualité et la brutalisation aggravées

Mais l’anonymat peut aussi constituer un facteur de lâcheté permettant de proférer des injures, des diffamations et de diffuser de fausses accusations sans crainte de répercussions ou de représailles. Les technologies de la communication numérique suscitent, on le sait, de nouvelles formes de violence, de brutalisation et d’agressivité.

Le matraquage et le bombardement ciblés soulèvent des tempêtes réputationnelles. Ils aggravent la conflictualité et la brutalisation en revêtant diverses formes, dont les mises au pilori et le lynchage, le « name and shame » ( « nommer et couvrir de honte), le « happy slapping » ( « baffer joyeusement »), la cybertraque, etc.

L’anonymat numérique peut-il rester le moyen d’agir sans conséquence pour des sycophantes agissant masqués ? Le refuge de l’invisibilisation est-il un leurre ou une menace pour les principes de transparence démocratique ?

Sous un pseudo, des comportements désinhibés

Les ingénieurs du chaos ont façonné des mécanismes sophistiqués véhiculant des formes de dénonciations et de délations numérisées, de nombreuses dérives leur étant de ce fait imputables. L’un des aspects les plus visibles de l’anonymat en ligne repose sur ce qu’on appelle la désinhibition sociale. Lorsqu’ils interagissent derrière un pseudonyme, certains se sentent libérés des normes sociales qui les contraignent dans le monde réel.

Cette apparence a priori confortable engendre souvent des comportements désinhibés que les mêmes « individus fantômes » jugeraient inacceptables en face en face. L’anonymat, tel un bouclier confortable, permet d’échapper à la responsabilité individuelle mais crée également une dynamique où une personne se considérant comme légitime à agir peut utiliser cette dissimulation pour attaquer les plus vulnérables.

Ce comportement généralisé par des réseaux sociaux repose sur une forme de culture de l’intimidation, les victimes restant souvent dans l’incapacité de se défendre ou même de répondre. De nombreux internautes choisissent l’anonymat pour contourner les pressions sociales ou la peur de la réprobation, ce qui peut également être interprété comme une forme de lâcheté dans des situations où ils pourraient s’exprimer ouvertement sans risque.

Les lourdes conséquences du cyber-harcèlement

La lâcheté est de la sorte renforcée par la portée et la viralité des contenus en ligne. Une simple insulte et une fausse information trompeuse peuvent être partagées des dizaines de milliers de fois, amplifiant les effets destructeurs sur la réputation d’une personne. De plus, les victimes de cyber-harcèlement peuvent souffrir de conséquences psychologiques graves allant de l’anxiété à la dépression, voire au repli sur soi et au suicide.

La lâcheté numérique ne concerne pas seulement les individus ciblés, tant elle affecte également le tissu social en instaurant un climat de défiance et de peur où le dialogue constructif peut devenir une exception. De nombreuses voix s’élèvent contre l’anonymat sur les réseaux sociaux, ce qui soulève des questions fondamentales.

Mais comment protéger la liberté d’expression tout en préservant la dignité et la sécurité des individus ? Il devient crucial de prendre conscience des dangers que présente l’anonymat sur des réseaux sociaux. La lâcheté, dont elle est un symptôme, ne peut pas être acceptée comme un usage social communément admis.

Conjuguer liberté d’expression et responsabilité individuelle

Les internautes que nous sommes devenus doivent agir avec intégrité en hybridant leur droit à la liberté d’expression avec un sens accru de la responsabilité individuelle. Vaste entreprise ! Aujourd’hui dans de très nombreux pays la levée d’anonymat ne peut être ordonnée que dans des cas strictement encadrés juridiquement par une série de conditions cumulatives : en cas d’infraction caractérisée, de proportionnalité de la mesure de levée et de subsidiarité s’il n’y a pas d’autre moyen d’identification. Autant dire que cette possibilité est rarement mise en œuvre du fait de la lourdeur et du coût des procédures.

Pour assurer la transparence démocratique, en cas notamment de troubles manifestement illicites, reste à élaborer un régime légal de levée de l’anonymat, allongeant le court délai de douze mois de conservation des données numériques des opérateurs, qui garantisse, sous le contrôle des juges, l’exercice effectif des droits à la protection de la personnalité des victimes de la lâcheté numérique, les droits d’autrui.

Les législateurs ne devraient-ils pas aussi contraindre les géants du numérique à instituer, à titre gratuit, un mécanisme de demande de levée de l’anonymat strictement défini par la loi, assorti de sanction correspondante ? La portée de ces mécanismes aurait de toute évidence un caractère dissuasif pour les lâches du numérique.

Un point d’équilibre pour laisser vivre la voix des opprimés

Par ailleurs, des initiatives de sensibilisation adossées à des mesures juridiques appropriées seraient de nature à réduire des agissements abusifs en renforçant ainsi la cohésion sociale au sein de nos démocraties connectées. Il est devenu urgent d’interroger nos valeurs face à l’anonymat et à la lâcheté numérisés afin de construire un espace en ligne plus respectueux de tous.

L’enjeu réside dans la recherche d’un point d’équilibre pour lequel l’anonymat n’est pas un paravent pour la lâcheté mais bien plutôt un outil d’affirmation de la voix des opprimés. Prendre conscience des implications démocratiques de l’anonymat et garantir l’exercice des responsabilités en ligne reste fondamental pour construire un espace numérique respectueux des droits et des libertés d’autrui et pour aider les personnes à surmonter la peur de l’interaction ou de l’intervention numériques.

https://www.la-croix.com/a-vif/l-anonymat-sur-les-reseaux-sociaux-est-il-le-stade-supreme-de-lachete-20251210